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Des singes qui ne cassent pas une branche article écrit par Fabrice Fuentes, le 12 mars 2007
Que vaut réellement le rock aujourd’hui en matière de créativité ? Quels sont ses différents visages ? Est-ce qu’il a encore un sens ? un son ? Afin d’y voir un peu plus clair, Pinkushion se propose de dresser tout au long de l’année - au sein de cette rubrique « Marque-page » et parallèlement à l’actualité à chaud - un état des lieux sans concessions du rock.
Même dans leurs rêves les plus fous, les quatre gamins d’Arctic Monkeys ne se voyaient probablement pas devenir l’objet - via la Toile - d’un bouche-à-oreille pour le moins retentissant, puis monter dans la foulée sur un piédestal érigé par la presse papier, à grands coups de lignes plus élogieuses les unes que les autres. La phénoménale agitation atour de ce groupe s’est muée en un incroyable processus d’élection au sommet de ses membres fondateurs qui, de simples quidams répétant dans un garage de la banlieue de Sheffield, ont accédé au statut très prisé de pierre angulaire du rock contemporain, sorte de dieux vivants aux pieds desquels s’est soudain prosternée toute une génération d’auditeurs/fidèles acquis à leur musique. Pleins de cette insouciance et de ce panache dont la jeunesse se gargarise à bon escient, les treize morceaux de leur premier album, l’honnête Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not, leur ont ouvert les portes d’un succès aussi imprévisible que fulgurant. Brandi comme le nouvel étendard du punk-rock à un public avide de changements et toujours disposé à célébrer les valeurs dominantes du moment, les Arctic Monkeys ont ainsi, du jour au lendemain, pris la place encore toute chaude des Franz Ferdinand, autre groupe adulé quelques mois auparavant. Rien de bien surprenant en somme dans cette passation de pouvoir médiatisée, si ce n’est que la déférence à l’égard des Arctic Monkeys fut telle qu’elle eut tôt fait d’éclipser les éventuelles lacunes de leur album, au profit d’une mobilisation générale déterminée par la sacro-sainte loi de l’efficacité maximale. En fait, un tel glissement fédérateur n’est pas sans susciter notre perplexité, car si Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not s’avère de prime abord un disque correct, se pencher de plus près sur son berceau créatif se révèle une expérience enrichissante, finalement plus qu’enthousiasmante, au terme de laquelle le nouveau-né n’en ressort pas vraiment grandi. A trop vouloir comprendre ce qui se trame derrière la clameur des sirènes médiatiques, on finit par déterrer les morts face auxquels les vivants font parfois piètre figure, et l’engouement verse alors à la mauvaise blague. Dans leur bilan annuel de fin d’année, les Inrockuptibles ont d’ailleurs résumé en quelques phrases lapidaires la nature de cet engouement pour l’album des Arctic Monkeys, élu par le magazine comme le meilleur de 2006 (catégorie Rock/Electro/Rap) : « Au-delà de la hype [mot galvaudé devenu indispensable au vocabulaire de tout critique rock qui se respecte] et du buzz internet, Alex Turner et ses gouapes ont offert, avec un disque bourré de singles fulgurants, un réjouissant manifeste de rock anglais, frais, goguenard, plein comme un œuf d’authentiques chroniques sociales dignes de The Streets ». Fulgurance, générosité et spontanéité ne sont-ils pas ici convoquées à la manière de bons vieux sésames, ne tiennent-ils pas du cliché racoleur applicable à peu près à tout ce qui sonne comme du rock depuis que ce dernier existe et ne s’avèrent-ils pas en définitive suffisamment connotées pour servir de paravent au moindre développement ? Mais, à dire vrai, c’est la notion de « chroniques sociales » qui nous arrête dans ce commentaire du disque des Arctic Monkeys. Par ce terme, on entend (et attend) a priori des tranches de vie d’où doivent émaner une certaine forme de vérité documentaire s’il en est, plutôt que des rengaines sur le mal-être adolescent. Or que nous disent en substance les Arctic Monkeys sur la jeunesse anglaise ? Rien d’autre que des lieux communs : les sorties alcoolisées d’un soir et les lendemains sans espoir, les filles bandantes que l’on drague sur une piste de danse et qui finissent par nous échapper, les multiples mirages de l’amour, la rébellion à moindre frais contre un système parental astreignant, etc. Autant de truismes peu ou pas malmenés par une langue alerte mais dénuée de profondeur, réduisant son champ d’action à la portion congrue d’un regard plus tranché que tranchant, motivé par des revendications qui peinent à dépasser le stade du caprice post-pubère ou du romantisme acnéique. Du haut de leur petit confort de prolo, les Arctic Monkeys martèlent sans faillir leur révolte bien-pensante, en prenant soin de ne blesser ni déranger personne (si ce n’est eux-mêmes, masochisme dont la jeunesse suicidaire a fait depuis belle lurette son lit), tout en se ménageant une place d’observateurs patentés.
Entendons-nous bien : il ne s’agit nullement de sous-entendre ici que Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not a été façonné dans le but de remporter la mise à tout prix. Non, ce que sa médiatisation à outrance exacerbe, c’est la loi toute puissante de l’offre et de la demande et la servilité aveugle qu’elle implique. L’album des Arctic Monkeys est arrivé non seulement à point nommé pour conforter auditeurs et (certains) critiques dans leurs goûts nostalgiques, mais il a su aussi reproduire à la quasi perfection les idiomes des parangons du rock, au point de pouvoir se substituer un temps à ses prestigieux modèles. C’est là que réside la grande réussite de Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not, dans le mimétisme confondant qu’engendre un groupe de rock qui vénère des idoles reconnues comme telles, somme toute vénérables, et parvient à inverser les données de cet engouement en établissant à son tour les conditions de sa propre vénération, c’est-à-dire en devenant non pas le miroir d’une époque mais bien celui du passé vénéré. Qu’écoutent les auditeurs conquis d’Arctic Monkeys ? Un son reconnaissable entre tous mais déjà reconnu par tous, un succédané de rock’n’roll-comme-si-on-y-était qui célèbre en filigrane des vertus conservatrices, leur propre mémoire revisitée comme un sanctuaire collectif, le bruit sans la fureur d’une jeunesse qui achoppe à planter ses racines ailleurs que dans un terreau rétrograde... en somme, tout sauf la musique de quatre gamins de Sheffield. A suivre...
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