1. Coupes et découpes
2. Elision
3. Interlude rituel
4. Almost
5. Soleil bleu
6. La tour de Babel
7. Au-dedans du sang
8. East west
9. Interlude rituel
10. Calamity jane
11. Alfonsina y el mar
12. Soleil rouge
13. Road song
14. Interlude rituel
15. Ritournecelle
16. Petite Juliette
17. Don’t explain
Didier Petit - Don’t Explain (3 faces) article écrit par Fabrice Fuentes, le 15 décembre 2009
D’abord, il y a l’instrument, un violoncelle, avec lequel composer, c’est-à-dire non pas faire avec, mais s’accorder. Chair vibrante, à la fois dedans et au dehors, et cordes mêlées. Ensuite, le musicien, Didier Petit. Tout le contraire d’un virtuose à la petite semaine. Avant tout un homme qui écoute, réserve ses gestes, pèse ses notes, se concentre, se dissipe, explose, s’absente ailleurs, revient ici. Un musicien puisant dans la profondeur de son vis-à-vis fétiche la matière même d’une musique qui ne s’explique pas. Une musique de là-bas, d’Orient, d’Asie et de Minneapolis (cette ville où a été enregistré le disque en février 2009), une musique de chez nous, de partout et nulle part, « brutale comme un diamant, radicale comme la naissance, unique comme chacun de nous est multiple ». Et cette dernière de se dévoiler sous trois faces qui raisonnent aussitôt avec trois autres, celles qui, déjà, en 2001, avaient dessiné les contours d’une magnifique Déviation obtenue dans d’identiques conditions. Trois faces pour un seul homme, et une myriade de sons échappés de cette « pratique païenne » étourdissante, de ce corps à corps avec son homologue tout de bois vêtu, tantôt frotté, frappé, chanté, enserré, relâché. Trois faces pour s’entendre et s’affronter, ouvrir des espaces comme des entrailles, scruter le danger de se perdre, éprouver la joie de se retrouver. « Parce qu’il faut toujours essayer de jouer ce que l’on ne sait pas jouer ». Biaiser sa stature, perturber les sens, détourner in fine ces corps qui se savent jouer. Trois faces improvisées du bout desquelles s’agitent des fantômes, résonne, inaltérable, le chant de Billie Holiday lors d’un ultime pas de deux. Une danse à trois, avec style. Juste sublime.
1. There Can Be No Thought of Finishing
2. For “Aiming at the Stars”
3. Both Literally and Figuratively
4. Is a Problem to Occupy Generations
5. So That No Matter
6. How Much Progress One Makes
7. There Is Always the Thrill of Just Beginning
8. Dr. Robert Goddard
9. In a Letter to H.G. Wells, 1932
Pan•American - White Bird Release article écrit par Umut Ungan, le 14 décembre 2009
Même si on a souvent pensé que les albums de Mark Nelson évoluent dans une relative homogénéité, il n’en reste pas moins que le musicien américain, guitariste du Labradford, groupe depuis très longtemps silencieux, expose sa sensibilité sous différentes formes qui oscillent entre un songwriting léger et décors ambient. Or si ce battement présente en partie l’histoire de ses paysages sonores depuis maintenant une dizaine d’années, White Bird Release apparaît comme un mélange de toutes les voies que le musicien a exploitées auparavant. Le dernier opus possède à la fois la quiétude frappante de Quiet City (2004) — comme par exemple sur “There Can Be No Thought of Finishing” lors de l’ouverture —, et l’aspect organique du For Waiting for Chasing (2006), tout en exposant un équilibre rare, bercé par des palpitations profondes (“How Much Progress One Makes”, “In a Letter to H.G Wells, 1932”). Si la plupart des morceaux se déploient dans un minimalisme usuel, l’intensité y apparaît comme un élément central : entre l’apparition et la disparition, la faiblesse et la puissance, l’horizon sonore se place toujours dans une dynamique à la fois expansive et pénétrante. White Bird Release est un mouvement discret, possédant une élégance dépouillée et fulgurante.
En écoute : “There Can Be No Thought of Finishing”
Roy Music/EMI - 2009
1. Introduction
2. Iron Jack
3. La boite de Pandore
4. La grande illusion
5. Ranieri - vs Freeman
6. Au delà des projecteurs
7. Wells Fargo, fin de journée
8. Cavale
9. San Quentin
10. Errance
11. King Catsaway
12. Epilogue
13. Le rêve américain
Selon un concept désormais connu, le chanteur Boulbar évoque sur son deuxième album la rencontre (imaginaire ?) avec Jack Ranieri, ancienne prétendue gloire de la boxe américaine qui a fini sa carrière sur un malheureux casse d’une succursale de la Wells Fargo. Cette histoire, racontée par la BD signée Vincent Gravé dans une version plus luxueuse, a logiquement tout d’un conte que le chanteur s’empresse de mettre en musique. Oscillant sans vergogne dans l’univers musical américain des années 60, Boulbar livre 13 titres comme autant d’étapes dans cette vie plus que compliquée du champion coupé dans son élan. Accompagné d’illustres musiciens — dont J.M. Pires à la batterie, Jerry Edwards au trombone ou Marc Sens à la guitare —, le chanteur offre un vrai pot pourri en se faisant un plaisir total. Il a jeté dans ce projet toutes ses forces et rend de plus hommage, non seulement à un sportif brisé, mais aussi à toute une époque, un style archi-revisité mais ici encensé avec une classe certaine. Certes, le français se marie assez mal avec cette musique tellement connotée, mais le chant louvoyant de l’artiste permet de passer outre ce décalage, voire cet anachronisme appuyé, par une production parfois trop lisse. Demeurent des textes narratifs parfaitement explicites, écrits tel un polar en rimes, n’évitant aucun poncif (la superbe égérie qui fait perdre la tête au dur à cuire) mais se livrant avec un bonheur que rien ne pourra altérer à son plus vieux rêve. Alors même si l’effet n’est pas forcément aussi fort qu’espéré, on goûte sans problème ses orchestrations parfaitement maîtrisées, et on se laisse porter par cette histoire que l’on a déjà entendue cent fois mais qui fonctionne toujours autant. A l’occasion, certains titres crèvent même le plafond tant on s’y voit — “Ranieri - vs - Freeman”, qui raconte le combat de trop avec une émotion crue, ou la bien nommée “San Quentin”. Et d’apprécier finalement ce happy end inattendu, avec un rebondissement comme seul le mythe américain sait en créer. Un exercice de style plus touchant que renversant, mais qui a au moins le mérite de sortir un peu du lot des disques récitatifs. Bel effort.
1. Ruin
2. Broken Glass
3. Earphones
4. Hey There
5. Public Square
6. Easier To Leave
Capital - Days And Nights Of Love And War article écrit par Christophe Leiciaguecahar, le 9 décembre 2009
Décidément, la Grande-Bretagne n’en finit pas de produire des groupes de tout acabit, chaque semaine apportant son lot de tueries du siècle. Les labels se livrent d’ailleurs à une course tellement effrénée qu’ils sont parfois obligés de balancer sur le marché des mini-LP comme ce Days And Nights Of Love And War de Capital, paru chez Fierce Panda où l’on retrouve une récente petite sensation, Hatcham Social. Alors pourquoi plus Capital qu’un autre groupe ? D’abord il y a un son, rentre dedans, limpide et fracassant. Ensuite le groupe fait preuve d’un réel don d’écriture, ne se contentant pas d’aligner les références, cherchant au contraire des architectures complexes autant que logiques (tout un art) sur une musique dont on n’attend plus rien. Capital a, sur ce six titres, parfaitement bien digéré les 30 dernières années de la musique de son pays tant on y retrouve, fossiles intacts, les dinosaures Cure, Smith et autres New Order... Enfin, vous commencez à en avoir l’habitude... Tour à tour promouvant le rock frontal ou les rythmes nettement plus tenus, les claviers aquatiques versus les guitares frondeuses, portés par la voix incroyablement puissante de Nick Webb. Le quintet est même un sérieux prétendant au trône s’il persévère dans cette veine. Ainsi, de Wild Beasts aux Mystery Jets en passant par Frightened Rabbit ou We Were Promised Jetpacks, la pop britonne trouve un regain de vitalité totalement inattendu, et surtout logé plutôt en marge de la grosse artillerie lourde de majors en manque de croissance à deux chiffres. Pas le groupe du siècle, mais un disque suffisamment brillant pour mériter autre chose qu’une attention simplement polie. Alors, pourquoi se contenter de six titres ? Peu importe, dégustons-les, nous verrons bien ce que donnera ce groupe déjà très prometteur.
1. Invocation of almost 2. Poppyskins 3. On docetic mountains 4. 26 April 2007 5. Aleph is the butterfly net 6. Not because the fox barks 7. Ur shadow 8. As real as rainbows
Current 93 - Aleph at Hallucinatory Mountain article écrit par Umut Ungan, le 9 décembre 2009
Première lettre de l’alphabet hébreu, Aleph est surtout un lieu de mystère qui comprendrait l’infini, l’ensemble de tous les lieux de l’univers, sans se confondre, sous tous les points de vue. Si cette lettre a inspiré Jorgé-Louis Borges pour ses nouvelles labyrinthiques, on ne s’étonnera pas de la voir agir sur l’homme qui est derrière Current 93, à savoir David Tibet. On reconnaît aisément son écriture dans son dernier album Aleph at Hallucinary Mountain, avec les références spirituelles ou à la mort, qui est toujours accompagnée de l’humour particulier du musicien pour rendre l’impureté des choses. Une scène de perversion dressée, qui est toujours aussi une scène de collaboration constituant un procédé régulier pour Tibet, entouré ici de musiciens comme James Blackshaw, Andrew W.K., Matt Sweeney ou encore Sacha Grey, célèbre actrice de X dont la carrière musicale est très peu connue (elle prête sa voix dans “As Real as Rainbows”). Or si chaque album de Current 93 possède sa douceur fantasmagorique qui nous est si familière, musicalement parlant, ce dernier opus se démarque de sa discographie en raison d’une utilisation abondante et diverse de la guitare électrique : le son de cet instrument est à la fois tranchant, comme dans “Invocation of Almost”, et lourd, prenant même des allures de solo comme dans “Not Because the Fox Barks”. Diverses déclinaisons se joignent dans l’optique de former un mouvement cyclique et méditatif, toujours accompagné de la voix exaltante de David Tibet. Ainsi Aleph at Hallucinary Mountain devient le lieu étrange qu’embrase un souffle ardent. Il soulève lors de son passage, aussi bien l’horreur que le rire cynique, face au mystère dont Current 93 continue de prêcher la profondeur.
Josephine Foster - Graphic as a Star article écrit par Fabrice Fuentes, le 8 décembre 2009
Il arrive à certains autoportraits de se révéler dans le vertige d’une figure artistique arrachée à la mémoire collective. L’existence se déploie alors dans ce troublant jeu de miroir où la ressemblance plonge en toute chose passée et partagée, où l’histoire intime se conte à travers le regard d’un autre temps clivé et projeté en soi-même, où « tout autoportrait est d’abord un portrait » (Jean-Luc Nancy). Avec Graphic as a Star, son sixième album, Josephine Foster peint en musique son autoportrait subjectif à l’aune des mots — ô combien superbes — d’Emily Dickinson. Sa folk de chambre, dépouillée à l’extrême, n’a jamais paru aussi poignante que coulant dans les déchirures de la poétesse américaine qui passa naguère l’essentiel de sa vie recluse entre quatre murs. Dans le plus simple appareil, juste accompagnée d’une guitare acoustique ou d’un harmonica, quelques fois seulement a cappella, Foster chante avec humilité vingt-six chansons/poèmes éthérées à la beauté saisissante. Les fenêtres ouvertes, de sorte à laisser entendre les trilles d’oiseaux venus recueillir ses confidences et rompre par là-même tout effet de solennité rédhibitoire. On ne sera pas surpris que les thèmes, volontiers universels et récurrents chez Dickinson, de la mort, de la nature ou de Dieu inspirent particulièrement la chanteuse mystique, proprement habitée par le verbe de la poète. Aux antipodes de l’interprétation stérile, Josephine Foster pèse chaque mot et silence comme si son chant de l’âme circulait dans un lieu familier et empreint de mystère à la fois. Un chant apaisé et lyrique qui, telle une hantise, relève de l’intériorité et de l’intuition, articule deux mondes faits, littéralement, pour s’entendre et se répondre. Car là aussi réside la suprême réussite de Graphic as a Star : faire surgir de l’absence deux présences au monde qui s’éclairent mutuellement l’une l’autre. Simplement magnifique et atemporel.
1. Never Dead
2. Stairs
3. Victorian America
4. The Baby
5. Frozen Heart
6. The Country Life
7. Liza
8. The Ravens
9. Red Serpent
10. Red Dress
11. A Shot Rang Out
12. Ghost Of Horse
Emily Jane White - Victorian America article écrit par Christophe Leiciaguecahar, le 7 décembre 2009
En plein programme de remise en forme, on redécouvre, au détour d’un disque un peu oublié, quelques pépites historiquement marquantes comme cette chanson parfaitement idiote et délicieuse des Beatles, "All Together Now". Et à l’écoute de ce refrain bête comme chou, on se dit que parfois il n’y a vraiment rien de mieux que les choses simples. Et, l’espace de quelques instants, on se demande vraiment pourquoi certains artistes s’échinent à tenter des trucs impossibles. Prenez Emily Jane White. Forte du succès du liminaire Dark Undercoat, elle ambitionne très logiquement de faire mieux pour son deuxième effort, forcément attendu. Et histoire de bien baliser l’étape, se fend d’une ré-écoute assidue et attentive de ses aînées ou copines, au premier rang desquelles Cat Power, PJ Harvey ou Alela Diane (sans grand point commun, vous noterez au passage). Et de livrer Victorian America, un disque ambitieux (jusque-là, rien que de très logique) avec ses orchestrations sérieuses comme des religieuses en pleine messe, ses mélodies tristes et ses guitares variées. Sauf qu’à trop vouloir faire bien, la jeune fille se noie dans ses références. De l’inspiration à l’imitation, il n’y a malheureusement qu’une maigre rigole dans laquelle on retrouve souvent la chanteuse. Du coup, Victorian America, avec ses titres longs comme des jours sans pain — au premier rang desquels "Stairs" et ses multiples séquences —, ses arrangements classieux et soignés, et sa pedal-steel larmoyante, ennuie plus qu’il ne séduit. Elle a perdu en personnalité ce qu’elle a gagné en références, ce qui peut bien être de pire pour un(e) songwriter. Et le gâchis n’en est que trop patent tout au long de ce disque sans faille et sans relief. Dommage. Allez, on se ressaisit et on reprend tous ensemble (justement) : all together now/all together now...
1. Night To Be Alone
2. Two Blades
3. Goodnight Hal
4. Twenty Paces
5. Clean the Wound
6. Lord, I Have Returned
7. Blackened Road
8. Hacienda
9. Goddamn the Sun
10. Blacker Night
11. Still A Long Way
12. Piedras Blancas
13. Roll the Stone
Six Organs of Admittance - Empty the Sun article écrit par Fabrice Fuentes, le 4 décembre 2009
Empty the Sun, le troisième album de Six Organs of Admittance paru cette année, après les fort recommandables Luminous Night et RTZ, a été pensé en collaboration avec l’écrivain Joseph Mattson, dont la nouvelle éponyme a été mise en musique par la formation de Ben Chasny (juste accompagné cette fois de Steve Ruecker). L’ensemble composant un livre de sons tout autant qu’une musique des mots. La quête de rédemption et le voyage métaphysique qui occupent le cœur du récit trouvent ainsi leur pendant idoine dans la folk psychédélique aux accents mystiques de Chasny. Les quatre premiers morceaux se déclinent comme une succession de courtes ballades jouées à la guitare acoustique, parfois rehaussées de discrètes percussions ou de la chaleur irradiante d’une voix. Surtout, ils posent en douceur un cadre d’écoute tout en indiquant un rythme de lecture, de sorte à ce qu’une parole commune — littéraire et musicale — tienne lieu d’échanges et puisse se déplier. À partir de la cinquième plage, la guitare électrique prend l’ascendant, la texture sonore se densifie et se fissure, laisse alors entendre la possibilité d’un au-delà, voire d’un inaudible, sonore tel que le figure “Hacienda” et son parti pris lo-fi qui voit le bruit environnant prendre le pas sur le son de l’instrument à cordes relégué dans le lointain. “Blacker Night”, avec son ambient angoissante transpercée par des riffs lancinants, prolonge cette sensation de front d’azur lézardé par des forces souterraines. Passé ce seuil, le disque tend vers sa résolution, l’épilogue métaphorique “Roll the Stone” chanté par le guitariste. Album mineur dans la discographie de Six Organs of Amittance, Empty the Sun risque d’apporter encore davantage d’eau au moulin de tous ceux qui regrettent, depuis sa signature sur Drag City en 2005, avec School Of The Flower, que sa propension à l’expérimentation se soit quelque peu émoussée. Ce disque est en effet moins l’occasion pour Ben Chasny de tourner une page que de briller ponctuellement en filigrane.
1. Opening Bell
2. Uffe’s Woodshop
3. The Duck and The Butcher
4. Platinum Rows
5. Unfurling
6. J. City
7. Dead Strings
Tyondai Braxton - Central Market article écrit par Fabrice Fuentes, le 3 décembre 2009
Tyondai Braxton est décidément bien le fils de son père — en l’occurrence, le saxophoniste chicagoan Anthony Braxton, un des fers de lance du free jazz. Battles et son math-rock ravageur mis un temps entre parenthèses, c’est en compagnie d’un orchestre symphonique new-yorkais (le Wordless Music Orchestra déjà aperçu aux côtés de Jonny Greenwood) que le prodige multi-instrumentiste donne forme à ses compositions irrévérencieuses, avec un second album solo opulent et audacieux (le premier et radical History That Has No Effect date de 2002). Nourrie sans vergogne d’Igor Stravinsky, de Charles Ives, d’Enio Morricone, de John Adams ou encore des Swans, la musique délivrée dans Central Market dénote une exubérance éparpillée dans tous les rayons (rock, jazz, classique, electro, punk...), sans que les emplettes du maître d’œuvre ne tournent au vinaigre ou se transforme en macédoine superfétatoire. À l’instar de John Zorn, Tyondai Braxton trouve dans le mélange des genres matière à inventer des assortiments sonores originaux qui sont autant de manières de bousculer les conventions et les hiérarchies (la grande « musique » y côtoie l’undergroud avant-gardiste, comme par exemple lorsque les cuivres flamboyants dialoguent avec un kazoo taquin, tout droit sorti d’un cartoon, ou une guitare électrique rêche et assassine). Si on peut parler ici de musique savante, jamais le savoir ne prend le pas sur celle-ci qui bondit d’une expérimentation à l’autre sans cesser d’être accessible, populaire. Avec beaucoup d’humour, voire d’ironie, Braxton brasse des univers antinomiques qui s’attirent ou se percutent telles des autos tamponneuses dans une foire. Mais la parade, aussi joyeuse soit-elle en apparence, dissimule en fait son lot de vertiges et de dissonances. Des glissements de terrain inquiétants qui prennent nettement le dessus lors des trois derniers morceaux : rythmique rock syncopée et textures ombrageuses signifient alors l’envers du spectacle rutilant et extatique, agissent comme un contrepoint mortifère qui vient donner une ampleur presque paranoïaque à l’ensemble (l’album se termine par un “Dead Strings” qui annonce la couleur). Une réussite inestimable qui redonne au passage, deux ans après l’épatant Mirrored, tout son lustre au label Warp.
1. Once We Walked In The Sunlight
2. A Dictator’s Lament
3. The Machine Will Tell Us So
4. A Peculiar Hallelujah
5. Jet Plane
6. Dead Love
7. Future Primitive
8. You Can Have What You Want
9. The Void
10. The Wolf
Papercuts - You Can Have What You Want article écrit par Christophe Leiciaguecahar, le 2 décembre 2009
Jason Quever est un explorateur musical mental. Après la consécration (du moins médiatique) via Can’t Go Back, il choisit la réclusion culturelle, se plante devant sa télé, et se gave des DVD de The Twilight Zone (La Quatrième Dimension, les frissons nous reviennent à sa simple évocation) en écrivant son quatrième album, You Can Have What You Want. Non sans avoir au préalable plongé son cortex dans le krautrock. Sauf que le venin pop californienne des 60’s qui l’a bercé jusque-là n’a jamais disparu de ses artères et continue d’irradier la moindre de ses compositions. En résulte un long trip surréaliste et cotonneux, à peine perturbé par une batterie qui aimerait bien se faire un peu plus entendre, mais toujours porté par cette voix faite de fêlures, les pieds au bord du ravin. Mais le plus important est ailleurs. En effet, derrière ces arrangements pour le moins réduits et néanmoins colorés, se cache un grand blessé de la vie (il est orphelin depuis son plus jeune âge). Son art de ne point trop en dire et de faire confiance à son aura touche ce que l’on possède de plus fragile et d’intime. Jason Quever va au-delà de la simple expression musicale. A la différence de Beach House dont il est pourtant si proche — Alex Scally a d’ailleurs contribué à la réalisation de ce disque —, l’économie d’effets procure une dimension nouvelle à sa musique (la quatrième peut-être ?) alors même que le duo a plutôt tendance à rester sur place. Jason Quever, finalement, réussit précisément là ou un autre Jason, Lytle en l’occurrence, a échoué récemment : il libère des chansons graciles de leur cocon, alors que l’ex-Grandaddy a sorti ses grimoires pour tenter de retrouver la formule magique. Pas un grand disque, mais assurément un flot l’émotions brutes sans le moindre artifice. Plutôt rare dans ce domaine.
1. Crystal Visions
2. Too Young To Love
3. Dominos
4. Love In Vain
5. At War With The Sun
6. Velvet
7. Golden Pendulum
8. Frisk
9. A Brief History Of Love
10. Tonight
11. Countbackwards From Ten
The Big Pink - A Brief History Of Love article écrit par Christophe Leiciaguecahar, le 1er décembre 2009
The Big Pink, nouveaux sauveurs du rock anglais ? C’est ce qu’a hurlé la presse à peu près partout. Faut dire que le duo est bien né puisque Milo Cordell est le fils d’un producteur très en vue des années 60, Dennis Cordell (Procol Harum, la naissance de Joe Cocker, tout ça...), et Robbie Furze fut voisin de Killing Joke. Ajoutez à cela une certaine idée de la pose médiatique et du produit d’appel — shoegaze, noise, indus, electro —, une illustration racoleuse, un nom en The et vous obtiendrez un disque bruyant et remarqué fait par un groupe à suivre à la trace. Sauf que cette fois, c’en est trop. Après la déferlante nu-wave, le tsunami post-punk et le renouveau shoegaze, on commence à friser l’overdose. On comprend que les maisons de disques surfent sur la vague et jouent leur va-tout sur des jouvenceaux qui débarquent avec la bonne dégaine et la bonne culture, espérant sauver ce qui peut encore être sauvé. Mais pour un The Horrors, combien d’horreurs ? The Big Pink est à son corps défendant victime de ce plan ORSEC et paie un aveuglement artistique avancé. Qu’est que 4AD a voulu revendiquer en signant A Brief History Of Love ? Un droit à la pouponnière ? Ridicule tant ce disque est creux et vain, croulant sous les poncifs, plombé par des textes sans moelle et des musiques archi-convenues. Sans compter cette voix à claquer, ce son persiflant et cette absence cruelle de créativité, et vous aboutissez à ce que la production musicale actuelle peut créer de pire, un avatar publicitaire qui dessert ce label pourtant resté noble jusqu’ici. Strictement aucun intérêt.
CD1 / Paris, Part I-VII
CD2 / London, Part I-VI
CD3 / London, Part VII-XII
Keith Jarrett - Testament article écrit par Fabrice Fuentes, le 30 novembre 2009
Comptant à son endroit autant de fidèles laudateurs, qui entretiennent à loisir le mythe du génie inaltérable, que de féroces contempteurs, pour qui le génie ne saurait échapper à la stricte confidentialité des marges, Keith Jarrett, on le sait, partage son auditoire. Pourtant, au grand dam des uns et des autres, le musicien enchaîne sans sourciller les albums à un rythme allègre, sans vraiment se préoccuper du quand dira-t-on. Des albums parfois dispensables et d’autres fois exceptionnels, à l’instar de ce copieux Testament décliné en trois volumes. Enregistrés sur scène à Paris (le 26 novembre 2008, à la Salle Pleyel) et à Londres (le 1er décembre 2008, au Royal Festival Hall), ces deux concerts mémorables font suite à un événement traumatisant dans la vie affective du musicien : le départ de sa seconde épouse, Rose Anne. Se raccrochant alors à la musique comme à des branches pour ne pas sombrer davantage dans l’abîme ouvert sous ses pieds, épuisé, vulnérable, Keith Jarrett trouve dans le solo la matière même à conjurer son isolement, à lui donner sinon un sens, du moins une perspective vitale. Chercher une forme d’être, coûte que coûte, défier la mort au travail, en dévier l’arrogante violence, mesurer la fragilité des choses périssables : Testament est à entendre comme un geste expressif de survie (« jouer pour survivre » confie sans fard le pianiste dans les notes poignantes du livret), une oraison funèbre faite à des bribes de soi-même. Uniquement décomposés en parties, sans titres assignables, les morceaux improvisés se détachent comme des parcelles de temps prélevées à l’éternité, comme les multiples facettes d’un portrait altéré de l’artiste esseulé. Tantôt tonal ou atonal, mélodique ou abstrait, rythmé ou ralenti, le dessin musical ainsi déployé procède par éclairs et éclats, questionnements et figures baroques, dissipe tout sentimentalisme au profit d’un pathos dépourvu de grandiloquence. Pour revenir in fine, encore et encore, au silence et à l’obscurité du bord de scène. Un chef-d’œuvre crépusculaire.
Giuseppe Ielasi - Aix article écrit par Umut Ungan, le 27 novembre 2009
Si la répétition a toujours été un élément capital au sein de l’architecture de la musique électronique, le musicien italien Giuseppe Ielasi redonne de l’intensité à ce procédé dans Aix, son dernier album dont le titre renvoie à la ville d’Aix-En-Provence, son lieu d’enregistrement. Or loin de l’idée d’un voyage éventuel, Aix constitue plutôt un itinéraire vertical, où les rythmes répétés évoquent une sorte de construction régulière et équilibrée à partir du matériau sonore acoustique, découpé et remanié pour former des touches brutes et vivantes. Si les morceaux ne possèdent pas de titres spécifiques, c’est parce que chaque composition constitue une pierre qui a sa place afin de former une structure solide et aérée. La superposition à la fois au niveau des couches sonores et des morceaux entre eux-mêmes, plutôt que d’en alourdir la réception, provoque une douceur inattendue. Et c’est là toute la subtilité de Giuseppe Ielasi, qui repose sur le geste de donner de la souplesse aux choses, de déjouer la rigidité, le figé. Car si la répétition consiste à retourner encore et encore au même point, elle sous-entend toujours un déplacement et donc une altération, que cette dernière soit momentanée ou de longue durée. En ce sens, les couleurs vives de la pochette d’Aix renvoient peut-être en partie aux éclats que les compositions reflètent ; mais elles sont surtout l’œuvre de cette agitation réitérée qui anime l’album, lui donnant vie et légèreté.
1. Lady Jesus
2. Sun Ain’t Shining No More
3. Push the Envelope
4. Satellite
5. Crazy
6. Golden Age
7. Around the Bend
8. Sunshine Coolin’
9. Hero
10. Bad Fever
11. Inner City Blues [*]
Il y a de fortes chances que nous assistions en direct aux premiers pas d’un succès planétaire. Pensez donc. Un duo danois mené par une bien jolie blonde à la voix sucrée, Mette Lindberg, une pop ultra catchy mâtinée de psyché-funk et de soul charnelle arrangée sauce Protools, un gros carton publicitaire pour un baladeur hi-tech (iTech ?) et des concerts qui font mouche. Rajoutez à la sauce un univers graphique ultrapsyché et terrrrrrrrrriblement must have, voilà la potentielle future excuse musicale de l’hebdo que j’adore piquer à ma femme, Elle. N’empêche, nos sarcasmes de vieux blasés (enfin, je parle pour moi) n’enlèvent rien aux qualités intrinsèques de Fruit, ce premier album efficace et accrocheur, bien léché et très érudit. Voilà au contraire un disque que l’on glisse dans le grille pain un sourire carnassier aux lèvres et que l’on hésite à retirer à la fin, tant l’évidence mélodique, la production rugueuse et le chant irrésistible font de ce premier album un vrai fruit défendu pour lequel on fond sans hésitation. L’autre moitié, Lars Iversen, se révèle même un sacré instrumentiste, jonglant sans ambages entre instruments à cordes et clavinet, n’oubliant pas au passage de diriger une section de cuivres puissante et de programmer ses boucles avec un seul objectif, la sudation. A l’exception de la reprise totalement stérile du renversant “Inner City” de Marvin Gaye (présente en version bonus), Fruit délivre son goût acidulé et sucré à grands flots et demeure longtemps en bouche, révélant même à l’occasion quelques tubes taillés pour le trône des Maîtres de l’univers — “Crazy”, qui renvoie au classique Who Can You Trust ? de Morcheeba, “The Golden Age” qui taille des croupières à Lily Allen, ou encore “Around The Bend”, de la veine de carton visible ci-dessous. Un plaisir fugace que l’on aurait bien tort de se refuser.
1. Hymns Of The World P.1 (Intro)
2. Querida Querida
3. Teclar
4. 2000 e Agarrum
5. Bagdad Blues
6. O Careca
7. O Mensageiro
8. Anagrama
9. Samba Do Fidel
10. Neurociência do Amor
11. Nada Mudou
12. Gopala Krishna Om
13. Hymns Of The World P.2 (Final)
Os Mutantes - Haih... Or Amortecedor... article écrit par Fabrice Fuentes, le 24 novembre 2009
Quarante et un ans après la parution de son premier disque éponyme, Os Mutantes sort un nouvel album. Backing band de Gilberto Gil et Caetanao Veloso, puis fleuron de la scène tropicaliste à la fin des années 1960 et au début des années 1970, le trio originel a connu à partir de Mutantes e seus cometas no país dos Bauretz (1972) — son cinquième et dernier grand disque — de nombreux changements de line-up, Sérgio Dias Baptista (guitare) étant resté seul aux manettes après le départ de son frère Arnaldo (basse, claviers) et de la chanteuse Rita Lee Jones. Remis en selle sur le tard par David Byrne et sa compilation Everything Is Possible (1999), le groupe brésilien (re)composé d’Arnaldo et Sérgio Dias Baptista, Dinho Leme (batterie), mais sans Rita Lee, entame en mai 2006, au Barbican Arts Center de Londres, une série de concerts suffisamment applaudis pour laisser espérer une suite studio. Chemin faisant, Haih... Or Amortecedor... de sortir aujourd’hui, via une énième mouture de la formation, puisqu’aux côtés des indécrottables Sérgio Dias Baptista et Dinho Leme, on trouve désormais les deux vétérans tropicalistes Tom Zé (qui a co-écrit avec Sérgio Dias la moitié des morceaux) et Jorge Ben, épaulés par de jeunes musiciens avertis (Fabio Recco, Vitor Trida, Bia Mendes...). Eu égard au profond respect que l’on porte à ces légendes vivantes de la musique brésilienne, n’ayons pas peur ici de dire que cet album frise l’indécent plantage. Transformée au fil des années et remaniements en marque de fabrique, Os Mutantes s’est peu à peu vidé de sa substantifique moëlle contestataire et artistique, au point d’apparaître à présent comme le produit dérivé d’un tropicalisme obsolète. Si Haih... Or Amortecedor... revêt une esthétique emblématique du genre (entre racines folkloriques brésiliennes, voire plus largement latino, et pop-rock psyché anglo-saxon), si l’engagement politique demeure un moteur palpable (tout y passe de Bagdad à Rio, le disque s’ouvrant et se refermant par un “Hymns of the World” censé en dire long) et si les chansons, prises séparément, s’avèrent le plus souvent de qualité, force est de constater que l’ensemble tourne à vide. Manque une nécessité faite art. Un bouillonnement d’idées et une exubérance qui échapperaient à l’autocitation/glorification, voire à la caricature pure et simple.
1. Begin 2. I Get It Wrong 3. Rude Boy 4. Moorwood 5. Undecided 6. Summer 7. Killer 8. Better To Slip Away ? 9. Gloves 10. Racing Car Game 11. See You Sun day 12. Give Me Your Bible 13. Here I Lay 14. I Won’t Stay Away
The Race - In My Head It Works article écrit par Jean-Philippe Cavaillez, le 20 novembre 2009
The Race s’est élancé de Reading en 2004 et après un premier tour de chauffe somme toute honnête, le powerpopeux Be Your Alibi, le quintet britannique se replace sur la ligne de départ en 2009, avec leur flambant neuf In My Head It Works. On enfile le casque et on écoute. L’introduction, “Begin”, est simplette mais tient la route. S’ensuit “I Get It Wrong” qui nous permet de voir ce qu’il y a vraiment dans le moteur... Le châssis est connu : une rythmique vrombissante enclenchée par la batterie puis la basse, un tapis de sol sur lequel se vautrent ensuite des murs de guitares et la voix, très juste, de Dan Buchanan. A l’écoute de “I Get It Wrong”, on jette un coup d’œil dans le rétro : on pense aux Killers qui auraient pris un coup de monoxyde, à Sunshine Underground en rupture de groove, à Mumm-Ra qui se refuserait la moindre pause-pipi. Ou encore à Fire on Corridor X de All The Saints, même si ce dernier avait plus de coffre. Car tout se ressemble un peu dans “In My Head It Works”, ce qui a simplement l’avantage de nous garantir une cohésion musicale. Pour le reste, c’est du déjà entendu et The Race a une fâcheuse tendance à tourner en boucle. Et quand à l’intérieur même d’un morceau (“Killer” par exemple), on viendrait à gouter plus longtemps à des arpèges qui carburent, les cinq de Reading, impatients en diable, embrayent, accélèrent, donnent coups de volant sur coups de volant pour relancer le bolide. Lorsqu’on arrive à “Gloves”, 9e tour de piste, on frôle la casse mécanique. De la boîte à gants, on a envie de sortir la boîte à claques tant on a l’impression que la route est une ligne droite. Et on termine l’album sur la jante. Autant dire que dans la course au disque de chevet, The Race, pour le moment, est sur une voie de garage.
1. Beautiful Mind 2. Bright Things, Love Heat 3. Broken Symmetries 4. City Frames 5. Crying Bird 6. Miniature 7. Mountains Under The Dust 8. Overthesky ( Bright Sphere ) 9. Path 10. Soaring 11. The Girl With The Melody In The Head
Krzysztof Orluk - Blurred Reflection article écrit par Umut Ungan, le 19 novembre 2009
Pour la majorité de ses compositions, on peut dire que les références de Krysztof Orluk, jeune musicien polonais de 23 ans, s’inscrivent dans les tonalités sombres d’un Boards of Canada sans passer par les rythmes entrainants et hypnotiques du duo canadien ou encore d’un Geir Jenssen aka Biosphere avec ses espaces sonores minimalistes et froids. S’il s’agit toujours des textures habituelles de la musique ambient, Orluk arrive à jouer à partir de ce registre classique de drone avec le va-et-vient de ses textures, les fragilisant et les mettant en rapport avec des sons « naturels » comme le chant des oiseaux (“Beautiful Mind”) ou encore l’écoulement de l’eau (“Bright Things, Love Heat”), dans le but de créer des structures organiques et fluides, teintées d’une douce mélancolie. Cette dernière est réfléchie, comme le titre de l’album l’indique, à travers un flou sonore épais, comme des images qui se dessinent derrière une vitre fumée : on y distingue et croit reconnaître des formes, tandis que ces dernières restent à contours indéfinis et fuyants. Or cela n’enlève rien aux sentiments ambigus que peuvent susciter leurs présences. Si la pensée, comme le dit le sociologue et philosophe Edgar Morin, est un « jeu de précision et d’imprécision, de flou et de rigueur », celle qui se déploie à travers Blurred Reflection constitue assurément une tentative réussie.
01. December Song
02. A Letter For Emily
03. Each Day
04. Queen Or Sweet
05. Ballad Of Celestial Railroad
06. Travelling Cat
07. Apologies Song
08. Wrong Clown
09. 22 & 66
10. Hospital Road
11. Ladybird And Bob Dylan
12. People Are Sick In The Rain
13. Bad Cough
14. Silly Bird
Zak Laughed - The Last Memories Of My Old House article écrit par Christophe Leiciaguecahar, le 18 novembre 2009
Quinze ans. Le bel âge. C’est aussi celui de Zachary (Zack a ri, Zak laughed... vous saisissez) Boissau au moment de publier ce premier album. On aurait envie de crier bravo, de l’encourager à fond, le féliciter pour son talent précoce, lui répéter sans cesse qu’on n’en revient pas. On aurait tant adoré lui affirmer sabre au clair qu’il est un vrai prodige. Mais non... Le jeune auvergnat a une connaissance du folk étonnante pour son âge, c’est évident. Il développe une maîtrise de la guitare plutôt méritante. Il détient même un certain sens mélodique qui sied bien à ses arrangements épurés. Le problème, c’est que ce disque respire bien trop ses 15 ans. Et citer Bob Dylan et Mick Jagger avec cette voix vraiment juvénile évoque un autre ado qui aurait combattu Philip Roth dans une rédac de bac de français notée 12/20. Le geste est beau mais ne soulève rien d’autre qu’un regard protecteur ou un attachement à ce gamin qui ose. Mais pas un sourire béat d’admiration pour un talent époustouflant et étonnamment précoce. Car s’il est doué, le jeune Zak n’est pas un génie. N’empêche, ce genre d’effort mérite d’être salué, en espérant que le concert de louanges et l’énorme attraction médiatique qui se sont créés autour de lui ne lui fassent pas perdre la tête. Au risque, dans le meilleur des cas, d’assécher cette plante en pleine montée de sève ou, au pire, de tuer dans l’œuf un espoir avec les conséquences un peu chargées d’une telle désillusion. Car il est clair que Zak est surtout top innocent pour se défendre dans un univers difficile et parfois hostile. Donc si on approuve ce disque pour la tentative qu’il représente — beaucoup moins pour ses qualités intrinsèques, c’est une musique vraiment poussive —, on se méfie beaucoup plus de la hype puante et avide de chair fraîche qui s’érige autour.
1. People
2. Easy On The Eye
3. In The Music
4. I Hung My Harp Upon The Willows
5. Prisons
6. Should I Pray (Feat. Carly Simon)
7. Morning Star
8. Oranges and Apples
9. The Engine
10. I Wish You’d Met Her
11. I Can’t Stand Tomorrow *
12. I Just Don’t Know How *
*Bonus
Trashcan Sinatras - In The Music article écrit par Paul-Ramone, le 17 novembre 2009
En bonne âme et conscience, prévenons que cette chronique se passera de toute objectivité. Et pour cause, nous sommes tout bonnement incapables de prononcer la moindre mauvaise critique à l’égard les Trash Can Sinatras. Et oui, nous les aimons, ces beautiful losers écossais. Héros très discrets, les Trashcan Sinatras ont essuyé tellement de coups durs au cours de leur longue carrière — débutée à l’orée de la brit pop des années 90 — que leur existence en 2009 tient à elle seule du miracle : successions de banqueroutes de maisons de disques, tournées annulées, silence radio de huit années... Le groupe avait pourtant tout pour que le succès frappe à sa porte. Un chanteur et parolier exceptionnel en la personne de Davy Hugues, une désespérance élégante, un don inné pour les mélodies crève-cœur. Et un chef-d’œuvre, le poignant I’ve Seen Everything (1993), sorte de Funeral maudit des années 90. Question de mauvais timing ? Même pas, les Sinatras n’ont jamais correspondu à un format dans l’air du temps. In The Music donc, parce que après avoir enduré toutes ces péripéties, la seule motivation qui reste est la passion pour la musique. Cinq ans après avoir signé Weightlifting, beau et heureux disque du retour, ce cinquième opus est son parfait prolongement. In The Music incarne une pop de soie, la meilleure étoffe qui soit, de celle fabriquée avec une patience de centenaire (on exagère, mais si peu). Une collection de ballades hyper sensibles, ou dirons-nous, plutôt, de complaintes mélancoliques d’une profondeur inouïe. Plus personne n’écrit des pop songs aux textes aussi clairvoyants et, surtout, plus Morrissey. Dès “People”’, cette poésie mélancolique mêlée de candeur interpelle (« we’re people equal in the flesh and blood, equal in the eyes of love, I feel like i’m one of them »). Pour cette grâce innée (les dépassements “Prisons”, “Oranges and Apples”) et ces arpèges comme on en entend plus que dans les vieux vinyles de soul music (“Should I Pray”, avec Carly Simon au c[h]œur), ces dix titres se font dépositaires en nous d’une tendresse particulière. Les moments heureux sont simples et ces messieurs de cœur l’ont bien compris. Les Trashcan Sinatras respirent la musique.
1. Foreign One
2. Eternal Interlude
3. Guarana
4. The Cloud
5. Perseverance
6. No Boat
John Hollenbeck Large Ensemble - Eternal Interlude article écrit par Fabrice Fuentes, le 16 novembre 2009
Lorsqu’il s’agira, bientôt, de regarder dans le rétroviseur de l’année 2009, il y a fort à parier que cet Eternal Sunside occupera une place de choix parmi nos favoris. Quatre ans après A Blessing, le batteur et percussionniste américain John Hollenbeck redonne en effet vie avec maestria à son Large Ensemble constitué d’une vingtaine de musiciens menés par la baguette experte de JC Sanford, dont les saxophonistes ténor Tony Malaby, Dan Willis et Ellery Eskelin (remarquablement intégrés, presque à contre-emploi), l’omniprésent pianiste Gary Versace ou le tromboniste Rod Hudson. Au programme, six compositions peu orthodoxes, toutes plus admirables les unes que les autres, qui ont initialement fait, chacune, l’objet de commande officielle (de la part du Scottish National Jazz Orchestra, du Orquestra Jazz De Matosinhos, etc.). La palme revenant sans hésiter au titre éponyme, chef-d’œuvre opulent de dix-neuf minutes qui développe une palette de timbres, de textures, d’harmonies (y compris vocales — Theo Bleckmann), de dynamiques et d’alliages mélodiques sans commune mesure. Le jazz ne constitue ici nullement un horizon exclusif, conjugué qu’il est à la musique classique contemporaine et minimaliste de sorte à déborder sans cesse son pré carré, à inventer sa propre forme au gré des fluctuations ou des paroxysmes instrumentaux, des accélérations ou ralentissements de cadence, des courants souterrains ou du vent d’émotions qui emportent conjointement musiciens et auditeurs. “The Cloud” résume ainsi parfaitement le sentiment dominant qui se dégage à l’écoute du disque : en mouvement perpétuel, enflée d’intensités imprévues, aussi bien en expansion qu’en crise, la musique du Large Ensemble, à l’instar des nuages, n’a de cesse de modifier sa trajectoire comme ses courbes, invitant tout un chacun à projeter ses songes et son imagination dans ce qui n’est autre qu’une pensée de l’impondérable. Il y a là un art de la dérobade d’une extrême précision, une écriture du plein et du silence, une solennité dramatique sur laquelle plane plus d’une fois l’ombre de Thelonious Monk (à qui le liminaire “Foreign One” rend explicitement hommage) et Gil Evans (notamment sur “Guarana” où la polyrythmie se pare de couleurs subtilement exotiques). Une odyssée musicale à l’ampleur éminemment métaphysique, dont on peut parier, ou à tout le moins espérer, qu’elle fera date.